DOCUMENTS 17

Dire qu’il n’y eut plus d’histoires à la suite de cet ” appel du 18 juin ” serait certainement exagéré, mais c’est un fait que l’atmosphère s’améliora considérablement. Et je n’eus pas à me servir de l’arsenal considérable de peines qui étaient à ma disposition pour punir les gardiens. Il me suffit d’en mettre quelques-uns aux arrêts chez eux de temps en temps lorsque je sentais que le climat risquait de se détériorer à nouveau. Je dois ajouter que le gardien-chef était un homme remarquable qui m’a apporté toute son aide.
– D’après les auteurs communistes, l’église était devenue la plaque tournante de tous les complots, de tous les projets d’évasion. Elle était toujours largement ouverte à chacun. Certains bagnards se faisaient passer pour catholiques ou prétendaient même qu’ils voulaient se convertir pour pouvoir se rencontrer le dimanche à la messe. Tout ceci avec la complicité du curé qui jouait en fait le rôle d’un agent de liaison communiste.
C’est tout à fait exact et je m’en suis vite aperçu. Le père Jacob Nguyên Van Mau était-il inscrit au Parti ? Je n’en sais rien. Mais quoi qu’il en fût il méritait bien l’appellation de ” Père communiste ” que je lui avais donnée. Il assurait la liaison entre les bagnards à l’intérieur de l’archipel et les révolutionnaires du continent. Les confessionnaux étaient des endroits commodes pour les conciliabules et les transmissions de consignes. De plus le père comptait parmi ses fidèles de nombreux soldats, des gardiens français, des surveillants vietnamiens et leurs familles. Et il avait ainsi la possibilité d’extorquer des informations que nos adversaires exploitaient.
La coupe a débordé avec l’évasion des ” gens vêtus de blanc Les participants, en majeure partie affectés au service du capitaine de frégate et de Madame Meynier, rencontraient en effet leurs complices à l’église et c’est de la plage située devant qu’ils embarquèrent, après avoir vidé les garde-manger copieusement garnis de leurs patrons. À la suite de cette affaire j’ai demandé et obtenu le rappel du père Jacob par sa hiérarchie.
– Qui étaient le capitaine de frégate et Mme Meynier ?
– Le capitaine de frégate Meynier était à la tête de Surmar Siam. Il m’apportait non seulement l’assistance de la Marine dans tous les domaines de son ressort mais encore sa contribution personnelle à mes projets de transformation de Poulo-Condore auxquels il s’intéressait particulièrement. C’est ainsi, notamment, qu’il m’avait procuré des cartes sur lesquelles nous étudiions ensemble le tracé des futures routes et du terrain d’aviation de l’avenir.
Ses sujets d’intérêt étaient variés et en particulier le caodaïsme le passionnait.
Madame Meynier était une jeune femme charmante, d’origine viêtnamienne. Au début de son installation j’avais eu quelques problèmes avec elle du fait que le capitaine de frégate était plus gradé que moi. Elle l’avait poussé à demander l’Hôtel du Directeur pour y habiter. Mais j’avais réussi à faire admettre au couple qu’il ne m’était pas possible de céder une résidence de fonction appartenant à l’Administration pénitentiaire. En définitive ils se déclarèrent satisfaits des deux villas voisines l’une de l’autre que je leur attribuai avec une domesticité deux fois plus importante que celle dont je disposais moi-même. Et nos relations ont toujours été excellentes par la suite.
Le capitaine de frégate et moi-même constituions une équipe tellement soudée que le général Nguyên Van Xuân nous a associés dans le témoignage de satisfaction qu’il nous a adressé le 17 mars 1948 :
” Un témoignage officiel de satisfaction est décerné au Capitaine de Frégate MEYNIER, Commandant en Chef de la Division des Dragueurs de Poulo-Condore et au Capitaine BRULÉ, Directeur des îles et du Pénitencier de Poulo-Condore, pour l’activité et le dévouement qu’ils ont déployés dans l’organisation d’une Administration irréprochable de l’île, grâce à laquelle, dès à présent, le Pénitencier est en mesure de recevoir encore un important contingent de détenus. ”
-Le Général Xuân avait-il accompagné M Bollaert lors de la visite de ce dernier à Poulo-Condore?
– Non. S’il avait fait partie de ce voyage, peut-être aurait-il été moins satisfait. La petite anecdote suivante vous permettra d’en juger. Le programme prévoyait que le groupe irait inspecter le camp des prisonniers japonais en empruntant le petit train. Comme le haut-commissaire, tous les membres du cortège avaient revêtu des costumes d’un blanc immaculé. Au milieu du court trajet l’exubérant amiral Battet écarta le mécanicien qui conduisait et lança à la cantonade : ” Vous allez voir comment un marin sait aussi piloter une locomotive. ” Mais à peine avait-il manoeuvré les manettes qu’un jet de vapeur noirâtre s’échappa de la machine et aspergea tout ce beau monde.
Les Japonais étaient, eux, impeccables dans leurs uniformes militaires qu’ils venaient de repasser avec des galets chauds. Ils restèrent impassibles devant le spectacle cocasse qu’offraient les personnalités transformées en léopards. La cérémonie se déroula comme prévu. M. Bollaert reçut en cadeau des Nippons un cadre en corail de leur fabrication.
Mais pendant le retour il ne cessa de taquiner le malheureux responsable de l’incident. ” Battet, lui dit-il, vous avez de la chance d’être amiral ! ”
– Qui étaient ces Japonais ?
Il s’agissait de prisonniers de guerre ayant appartenu à la sinistre Kempeïtaï, la Gestapo japonaise. J’avais reçu l’ordre écrit de les traiter comme des condamnés à mort, car ils étaient considérés comme dangereux. Au début de leur captivité ils étaient tous détenus dans une salle, enchaînés par un pied à une longue barre de justice. Ceci posait des problèmes de surveillance. En effet chaque fois qu’un prisonnier demandait à aller aux latrines, il fallait l’intervention d’un gardien et l’effectif était réduit.
J’avais évoqué cette question avec M. Messmer. Il en parla lui-même à l’un de ses correspondants japonais qui faisait partie de la même Commission de contrôle que lui. Ce dernier lui dit : ” Mais c’est facile à régler ! Il suffit que je me rende à Poulo-Condore. En ma présence, mes compatriotes prisonniers prêteront serment de fidélité et d’obéissance au directeur, au nom de l’empereur. Vous pouvez être assuré qu’ils ne chercheront ni à s’évader ni à se révolter. Il sera désormais inutile d’affecter des gardiens à leur surveillance. “

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