DOCUMENTS 18

C’est ce qui fut fait. Les Japonais furent installés dans un cantonnement désaffecté qu’ils remirent en état eux-mêmes. Ils comptaient parmi eux un peintre, ami de Fujita, qui parlait un excellent français et servait d’interprète. Il utilisa ses talents d’artiste pour agrémenter les murs du cantonnement de magnifiques peintures représentant des geishas. A partir de ce moment-là j’affectai les Nippons à des postes de confiance : mécaniciens à la centrale électrique, pilotes des canots à moteur, pêcheurs de troques.
– Pourquoi la pêche aux troques ?
Parce que leur nacre était très recherchée. J’avais reçu la visite d’un négociant suisse qui voulait en acheter. J’avais refusé l’argent qu’il proposait. Par contre j’avais accepté le principe de l’échange contre des machines pour équiper l’atelier et contre des vivres pour améliorer l’ordinaire du bagne. Le marché portait sur cinq tonnes que les Japonais pêchèrent avec des moyens de fortune : un petit bateau équipé du moteur récupéré sur une vieille voiture Hotchkiss, des masques de plongée fabriqués avec des chambres à air hors d’usage. Les troques étaient remontées avec des bambous. L’on eut à déplorer un grave accident : un bénitier géant se referma sur le pied d’un plongeur qu’il fallut amputer pour le dégager.
Les Japonais se livraient aussi à la pêche aux requins, l’une des principales ressources du pénitencier. Il n’était pas rare de prendre des pièces d’une demi-tonne. La chair, quoique coriace, constituait un supplément de nourriture très apprécié. Dans l’estomac de l’un de ces monstres on découvrit la botte d’un aviateur japonais, botte que les compatriotes du mort enterrèrent cérémonieusement.
Les échanges que je viens de mentionner ne furent possibles qu’après l’installation de Surmar Siam à Poulo- Condore, lorsqu’on disposa de dragueurs de mines. Outre les troques on exportait les ailerons séchés, les peaux, les foies, les estomacs des requins, et l’excellente chaux fabriquée avec les madrépores. On se procurait ainsi en particulier du riz et du poisson de bonne qualité.
La qualité de l’alimentation des bagnards fut ainsi grandement améliorée. Quant à la quantité, je veillais à ce que les rations fussent suffisamment abondantes. Et ceci était valable non seulement pour les bagnards mais également pour la garnison. Tout légionnaire qui se respecte connaît l’importance du ravitaillement.
Je m’efforçais par ailleurs de restreindre les heures de garde des soldats en convalescence afin qu’ils puissent profiter des plaisirs sains de la montagne et de la mer dans cet agréable centre de repos qu’était devenu pour eux Poulo-Condore.
La mission protestante qui avait visité T île en octobre 1947 l’avait constaté. Et le pasteur Claerhout, qui était accompagné du missionnaire Carlson et du pasteur Carlston de la Mission Évangélique Américaine de Saigon, avait tenu à en témoigner par la lettre envoyée le 10 novembre 1947 au directeur du Cabinet du haut- commissaire.
– Une dernière question pour terminer. Pensez-vous que la France aurait pu conserver l’archipel de Poulo-Condore sur lequel elle avait des droits depuis 1787 ?
Cette hypothèse paraît invraisemblable à l’heure actuelle et il serait bien illusoire de chercher à répondre à une telle question. Tout ce que l’on peut dire c’est que, dans une telle situation, il est probable que le bagne aurait été fermé plusieurs décennies plus tôt et que le potentiel touristique de l’archipel aurait été depuis longtemps exploité. Les globe-trotters d’aujourd’hui ont d’ailleurs eu des précurseurs dont le plus connu a certes été Saint-Saëns, mais il y en a eu d’autres.
En 1937, un jeune Anglais sportif et flegmatique arriva à Poulo-Condore seul dans un petit voilier, venant de Singapour. Il s’y plut tellement qu’il y demeura plusieurs mois et finit par convoler en justes noces avec la fille du directeur.
En 1947 un officier de l’aéronavale arrivé en hydravion épousa, lui, la fille du greffier-comptable.
Par contre une journaliste suédoise, mademoiselle Aina Cederblom, repartit à Singapour dans son canot à moteur de 5 mètres aussi solitaire qu’à son arrivée, sans avoir rencontré l’âme soeur.

C’est sur ces quelques anecdotes que nous nous séparâmes.
Une troisième rencontre était programmée en septembre 1995. Elle n’a pu avoir lieu malheureusement par suite du décès du général Brulé qui a été l’un des grands directeurs des îles et du pénitencier de Poulo-Condore.
Mais, pressentant sans doute sa mort prochaine, il m’avait fait parvenir, le 26 juin 1995, un album de photographies qu’il avait prises il y a plus de cinquante ans, dont certaines ont été reproduites dans cet ouvrage.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*