DOCUMENTS 19

Document D
LE ROMAN DE PHUNG QUAN,
ÉVASION DE POULO-CONDORE
Phung Quan, alors qu’il n’avait que 22 ans, a donné un récit romancé de l’affaire de Bên Dâm dans son premier ouvrage Évasion de Poulo-Condore. Achevé en novembre 1954, il fut publié par les Éditions de l’Armée Populaire en janvier 1955 et il obtint un vif succès. Il a été réédité à plusieurs reprises.
Le récit de Phung Quan, bien que romancé, est très proche de la version officielle donnée près de quarante ans plus tard par les historiens communistes viêtnamiens. Il est certain que l’auteur a rencontré des prisonniers de Poulo- Condore libérés en 1954 et que, par eux, il a eu connaissance des événements qui se sont déroulés. Les quelques différences que l’on peut constater sont de faible importance. Les recoupements auxquels on peut procéder donnent à l’ouvrage de Phung Quan un certain cachet d’authenticité. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un roman, reflétant l’esprit qui régnait à cette époque. Voici les faits tels qu’ils peuvent être reconstitués.
Le soulèvement de Bên Dâm
Le directeur Jarty a lancé la construction d’une nouvelle route vers Bên Dâm. Fin mai 1952 il affecte deux équipes de cent prisonniers de guerre aux travaux, l’une à Dâu Mom, près de la pointe de Ca Mâp, à 3 km du bagne, l’autre près de Bên Dâm, à 7 km. Afin d’éviter les pertes de temps pour se rendre chaque jour, par des chemins difficiles, à ce chantier éloigné, Jarty décide d’installer la deuxième équipe dans un cantonnement sur le site même. Dès qu’il l’apprend, le Comité du Parti comprend que cette situation nouvelle est susceptible de favoriser une évasion.
La première condition est bien entendu de disposer d’embarcations capables de transporter 200 personnes. On en construira 5 en vannerie. Elles seront stockées dans une galerie creusée sous le baraquement, rectangle de 30 m sur 6 où les couchettes des bagnards sont disposées sur les côtés en deux rangées larges de plus de 2 m chacune. Le sol meuble est relativement facile à déblayer. Mais on rencontre un rocher de plusieurs tonnes dont on se débarrasse en creusant un gros trou dans lequel il tombe de lui-même. Il est nécessaire d’étayer la galerie et pour cela d’aller chercher du bois dans la forêt sous prétexte de fabriquer des pieds de lits qui constitueront en fait d’excellents étançons. Il en faudra plusieurs dizaines de mètres cubes. Les déblais retirés de l’excavation sont répandus sous les couchettes. Le dimanche, le nettoyage du baraquement est autorisé. Les prisonniers en profitent pour évacuer le plus possible de déblais. Au total ce sont plusieurs centaines de mètres cubes qui sont ainsi transportés à l’extérieur.
Pour la vannerie, on ramasse du rotin, abondant à proximité du chantier. Les lattis font d’excellents sommiers jusqu’au moment où on les utilisera pour les bordages. Les poutres du cantonnement deviendront des mâts. Avec les cadres des lits on préfabriquera les éléments des coques et, avec les traverses, des rames.
Les 5 coques sont assemblées dans la galerie souterraine. Deux embarcations sont complètement terminées et équipées de leurs bordages tressés. Et l’on dispose de tout le matériel préfabriqué pour achever la construction des 3 autres bateaux en quelques heures. Sans oublier les bambous qui seront placés avant l’embarquement sur les flancs des embarcations en guise d’amortisseurs anti-chocs contre les rochers.
L’une des difficultés principales est le calfatage avec des chiffons, de l’enduit et de l’asphalte qui dégage une odeur âcre, suffocante, insupportable dans l’atmosphère confinée de la galerie. Malgré les essais sur des échantillons de lattis calfatés il est toujours à craindre que les tissus ne pourrissent par suite des longs délais de stockage ou que les rotins ne se distendent dans la mer.
La construction des bateaux et de tous les éléments préfabriqués est enfin terminée après cinq mois d’efforts lorsqu’intervient une alerte sérieuse qui risque de tout compromettre. Un prisonnier qui travaille à la carrière est dénoncé pour avoir dérobé de l’explosif que l’on trouve caché dans son chapeau conique. Une escouade de soldats français pénètre alors dans le baraquement pour le fouiller mais n’y décèle rien.
Cet incident incite les bagnards à accélérer le départ quitte à prendre des risques en ce qui concerne les conditions météorologiques.
L’ensemble des opérations est coordonné par Anh Van qui est le secrétaire de la section du Parti dans l’île. Il a réussi à se faire affecter sur le chantier de Dâu Mom. À Bên Dâm c’est Phan Du qui est le chef désigné par le ” Grand Frère ” Van. Depuis des semaines il a formé et entraîné des groupes de choc chargés, le moment venu, de neutraliser l’adjudant français et les 27 soldats africains, à raison de 3 prisonniers pour chaque militaire.
Le 12 décembre 1952 à 11 h du matin Phan Du donne le signal de l’attaque en agitant son foulard et en criant : ” À l’assaut “. Succès complet. En un clin d’oeil, sans qu’un coup de feu ne soit tiré, les 28 militaires ennemis sont ligotés.
Les choses se passent moins bien à Dâu Mom. Un bagnard est tué. Du côté français quatre hommes sont abattus et deux capturés. Un seul parvient à s’échapper. Le plan se déroule ensuite comme prévu. Avec le camion dont elle s’est emparée, l’équipe de Dâu Mom rejoint celle de Bên Dâm. L’embarquement commence à 16 heures.
Mais la suite tourne au cauchemar pour les bagnards. Le vent qui était favorable jusqu’alors s’inverse brusquement. Deux embarcations se brisent à proximité du rivage qu’un certain nombre de passagers parviennent toutefois à regagner à la nage. Les trois autres bateaux réussissent à s’éloigner mais des voies d’eau se déclarent. Pour éviter que les embarcations ne coulent il faut délester. Bien peu seront sauvés des évadés qui se sont jetés à l’eau avec des flotteurs de fortune.

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