DOCUMENTS 21

Extraits du roman
Nous donnons ci-dessous la traduction de trois passages. Voici comment ils se situent dans le récit.
Le premier a trait à la construction des cinq bateaux.
Le 12 décembre 1952, à 15 h 40, le n° 1 est mis à la mer. Malgré le sacrifice d’une partie des passagers, qui fait l’objet du deuxième extrait, cette embarcation finit par se disloquer. Tous ses occupants périssent à l’exception de Phan Du qui s’accroche à une bouée et dont les forces sont décuplées par la vision de l’image de sa fiancée.
La charge du dernier bateau à partir, le n° 5, est trop lourde. Thê, qui commande, décide de faire escale à Hon Ba. Il ordonne à Bon d’y débarquer avec quinze des cinquante passagers. Le bateau repart. A 3 h du matin le vent tombe. Il faut continuer à la rame. Pendant deux jours et deux nuits le bateau est encalminé. À l’aube du troisième jour il est repéré par un avion ennemi. Tous les prisonniers repris en mer sont ramenés à Poulo-Condore où ils débarquent le 16 décembre à 11 heures. Quelques jours plus tard, les Français partent à la recherche des évadés, débarqués pour alléger le bateau n° 5. Le récit de leur capture est raconté dans le troisième extrait par l’un des rescapés.
LA CONSTRUCTION DES BATEAUX
À côté des mineurs de métier qui creusent la cave, des prisonniers, agriculteurs et pêcheurs de profession, sont familiers avec le travail de vannerie. Ils constituent une équipe chargée de tresser les lattis des paniers, destinés à former les coques des bateaux, sous la responsabilité de Thê l’ancien chef de milice communale. Cette équipe de vanniers met les bouchées doubles. Elle travaille tous les jours, lançant un défi à l’équipe des mineurs qui creusent la cave. Dans cette compétition, c’est à qui l’emportera dans les domaines de la vitesse, de la qualité, de la soüdité. Thê courbe le dos toute la journée sur les lattis de bambous pour les bateaux. L’envie de fumer le tenaille mais il n’a pas le temps de tirer la moindre bouffée.
Ce travail s’accomplit au vu et au su des gardiens et avec leur autorisation (Ils croient qu’il s’agit de lattis pour les lits des prisonniers et pour les leurs) . Aussi les prisonniers s’en donnent-ils à coeur joie à manifester leurs talents artistiques : chansons sentimentales, chansons alternées, duos d’amour, chansons populaires, histoires grivoises, tout y passe. Les prisonniers étaient loin de se douter que Thê connaissait autant d’histoires paillardes, de récits corsés. Ils en ont les larmes aux yeux, à force de rire. Bien souvent Thê doit réagir. Il fulmine :
” Je veux bien que vous riiez, mais, à s’esclaffer comme vous le faites, c’est votre travail qui en souffre. ”
À peine a-t-il terminé son algarade que lui aussi se tord de rire. Le rendement est triplé. Les soldats africains qui entrent dans la salle s’amusent. Les prisonniers leur montrent les lattis des bateaux et leur demandent :
” C’est bien ?
Ils opinent du chef :
– Très bien ! ”
Ils prient les prisonniers de leur tresser des bannettes pour leurs lits, ce que les prisonniers acceptent bien volontiers : de cette façon il leur sera plus facile d’aller chercher du bois, des bambous, et leurs gardiens leur feront encore plus confiance.
Mais les lattis qui seront utilisés pour les bateaux ne correspondent pas aux dimensions des lits. Ils sont trop grands. Il faut les rabattre jusqu’au sol. L’adjudant le remarque et demande :
” Pourquoi avez vous tressé des lattis aussi larges ?
Les prisonniers répondent :
La saison des pluies arrive. À cette époque, les serpents venimeux pénètrent souvent dans les bâtiments. Avec cette surlargeur, nous les empêchons de se glisser sous les lits. ”
Chaque fois que les soldats constatent quelque chose qui leur paraît anormal ils interrogent les prisonniers. C’est pourquoi ces derniers doivent anticiper toutes les questions qui peuvent être posées et préparer les réponses à fournir, mises au point collectivement.
Après un mois de travail, le comité de direction fait le bilan de la compétition entre les équipes, tire les leçons de l’expérience, détermine ce qui a bien marché et ce qui a mal fonctionné. Il établit le programme du mois suivant. Après délibération, les arbitres choisissent plusieurs brillants modèles à donner en exemples à tout le camp : Bon, Bang, Thê.
A côté des deux équipes chargées respectivement de creuser la cave et de tresser la vannerie, une troisième fabrique les voiles et prépare les étoffes qui seront utilisées pour le calfatage. Cette équipe est formée par les tailleurs de profession et les prisonniers de faible constitution. On rassemble jusqu’au dernier effet les meilleurs vêtements de chacun, en ne laissant aux possesseurs que les plus méchantes guenilles. À tel point qu’un prisonnier, inquiet, se demande :
” Qu’est ce qu’on aura, à la saison froide, pour se vêtir ? ”
Mais, à la réflexion, il se rend compte de la futilité de cette préoccupation. À la saison froide, ils seront déjà arrivés à la pointe de Ca Mau. Alors pourquoi se soucier de vêtements ?
Phan Du envoie un rapport au comité de l’île. Le Grand Frère déclenche une campagne de collecte de vêtements dans tout Poulo-Condore. Ce sont les bagnards de Dâu Mom qui sont chargés de faire parvenir à Bên Dâm les vêtements collectés. Il convient de procéder avec d’extrêmes précautions et dans le plus grand secret. Il ne faut pas, en effet, que les agents de la sûreté, qui ont une vaste expérience en ce qui concerne ces questions de vêtements, puissent découvrir ce trafic. On ne doit pas leur rendre la tâche trop facile.

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