DOCUMENTS 22

Tous les matins, en allant au travail, chaque bagnard de Dâu Mom porte deux ensembles de vêtements l’un sur l’autre. Lorsqu’arrive l’heure du repas de midi, les prisonniers feignent d’aller faire leurs besoins. Ils se débarrassent alors des effets en double dans un endroit déterminé. Le transfert à Bên Dâm est de la responsabilité d’une organisation spéciale. Un éclaireur de pointe reconnaît le terrain ; deux autres avancent pas à pas, en suivant le rivage hérissé de coquillages divers, coupants comme des lames de rasoir.
Ils grimpent ensuite dans un bois distant du campement d’environ 600 mètres et déposent les vêtements dans une grotte indiquée à l’avance. Tous les jours, les bagnards de Bên Dâm, qui vont chercher des bambous et du bois pour la cuisine, passent à cette grotte prendre les vêtements, les attachent entre les bambous et les ramènent ainsi sur leurs épaules. En un mois on réunit ainsi 700 ensembles. Lorsqu’ils apprennent la nouvelle de la collecte de vêtements pour organiser une évasion de l’île, de nombreux détenus en train d’agoniser se dessaisissent sur-le-champ de l’unique serviette de coton qui leur reste, sur laquelle ils sont allongés. Ils l’envoient aux prisonniers de Bên Dâm avec un message :
” Nous, nous allons bientôt mourir. Mais vous, camarades, efforcez-vous de rentrer au pays. Combattez et vengez-nous. ”
Ces ultimes recommandations des mourants sont profondément gravées dans les coeurs de ceux qui préparent l’évasion de l’île. Elles rendent plus ardente leur volonté, plus brûlante leur détermination. Phan Du rappelle sans cesse :
” On n’a pas le droit de décevoir des gens qui ont déjà un pied dans la tombe. ”
L’équipe des voiles et des étoffes pour le calfatage travaille pendant la sieste, sous couleur de coudre et de confectionner des vêtements. Comme il n’y a pas d’aiguille, des prisonniers, ouvriers de métier, en fabriquent avec des morceaux de fil de fer dans lesquels ils percent un trou à l’aide d’un ciseau et qu’ils aiguisent en pointe aussi rapidement qu’à la machine. Comme on ne dispose pas de fil, ils prennent du câble téléphonique dont ils enlèvent la gaine extérieure, le trempent dans de la chaux liquide jusqu’à ce que le caoutchouc se désagrège. Il ne reste plus que le fil nu, solide et de belle apparence, aussi robuste que le câble utilisé avec une ancre de navire.
Les soldats africains, voyant les prisonniers affairés à coudre, leur portent des vêtements en loques, des aiguilles usagées et du fil passé de ton. Tout cela constitue une autre source de fourniture de mercerie.
Voyant un jour un camarade s’apprêter à déchirer un pantalon kaki tout neuf pour l’utiliser à la couture, un soldat africain s’étonne :
” Ce pantalon est neuf. Pourquoi le déchirer ?
Le camarade a la présence d’esprit de répondre :
– C’est pour en faire deux caleçons.
L’autre lui dit :
– Pose ça là. ”
Et dare-dare il retourne chez lui en courant, en ramène un short et un slip déchiré, noir comme un torchon, et propose de les échanger contre le pantalon neuf. Le prisonnier doit faire contre mauvaise fortune bon coeur et avaler la pilule : mais c’est le visage grimaçant de regret qu’il troque le pantalon.
En ce qui concerne les étoffes, c’est réglé ; cependant il faut encore un produit pour imperméabiliser le calfatage afin que l’eau ne puisse s’infiltrer à travers. Si on avait de la laque, ce serait parfait ! Mais on pourrait chercher pendant cent sept ans sans trouver cette précieuse richesse dans un endroit où les chiens n’ont que des cailloux à ronger et où les poules n’ont que du sel à picorer. Les prisonniers se réunissent, délibèrent et déterminent une méthode de fabrication : utiliser un mélange d’huile et de chaux en poudre, y tremper des petits morceaux de toile de chanvre découpés dans un sac, bien malaxer jusqu’à obtention d’une pâte souple qui puisse se substituer à la laque. Si on ne dispose pas d’huile de moteur, utiliser l’huile de cuisine comme produit de remplacement. Mais l’Administration pénitentiaire n’en alloue qu’un seul bol par repas pour tout le camp. Le vieux Hoc (qui fait office de cuisinier) la verse soigneusement dans un tube de bambou. Comme, par ailleurs, les prisonniers ne reçoivent qu’un peu de graisse, la ration en matières grasses est réduite à la portion congrue.
Mais tout doit être consacré en priorité à l’évasion ! Les bateaux, c’est le résultat tout à la fois du talent des hommes qui s’investissent dans leur construction et en même temps des ressources matérielles utilisées.
Après avoir achevé la fabrication du mastic, Thê procède à son essai. Il en enduit un chiffon qu’il plonge ensuite dans la mer à un endroit où les flots viennent battre violemment. Ceci doit permettre de vérifier la solidité. L’échantillon est retiré trois jours plus tard dans un état très convenable. La résistance sera suffisante pour assurer l’étanchéité pendant le voyage de retour sur le continent.
Mais il n’y a pas assez d’huile pour enduire les étoffes qui vont servir à calfater les cinq embarcations. Bien que le vieux Hoc l’ait économisée au maximum, en en récupérant chaque goutte, aussi précieuse pour lui que de l’or, il n’y en a que pour deux bateaux seulement. Phan Du avertit le Grand Frère de la situation. Toute l’équipe de Dâu Mom cherche un moyen de prêter assistance mais elle ne trouve pas, elle non plus, de solution, car les repas sont fournis par la cuisine commune à toute l’île. Il n’est donc pas possible de se procurer de l’huile de table pour l’envoyer à Bên Dâm. À force de réfléchir, quelqu’un se rappelle soudain que l’asphalte répandu sur les routes peut être utilisé comme produit de substitution pour fabriquer le mastic. Mais cet asphalte, ce sont des ouvriers travaillant pour le service des Travaux Publics qui le détiennent. Comment faire pour en obtenir d’eux ? Le Grand Frère en délibère avec le comité de direction. II est décidé de contacter les ouvriers et de leur demander le produit. Un certain nombre de prisonniers objectent :
” Et si, par malheur, ils vont moucharder aux Français, que fera-t-on ? ”
Mais le Grand Frère est intimement convaincu qu’il n’y aura pas de dénonciation aux ennemis : la classe ouvrière, en tout lieu, en toute occasion, est animée de bons sentiments ; elle est fidèle, patriote et digne de confiance. Il désigne un camarade du comité de direction pour aller présenter aux ouvriers la demande d’asphalte.

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