DOCUMENTS 23

Deux jours plus tard un émissaire envoyé par Phan Du à la grotte dans les rochers y trouve un paquet-cadeau. Les ouvriers ont apporté deux pains d’asphalte accompagnés d’une lettre écrite au crayon, dans laquelle ils ont écrit ces mots :
” A l’attention des courageux enfants de la Patrie de la part de quelques ouvriers qui font chauffer l’asphalte répandu sur les routes.
Nous l’avons économisé parcimonieusement pour vous offrir ces deux pains. Soyez assurés que nous, ouvriers, ne trahirons jamais la classe ouvrière ni la Patrie. Nous continuerons à vous adresser d’autres envois, apportant ainsi notre concours à vos efforts. Vive le Président Hô ! ”
Cette lettre est lue aux prisonniers qui, en l’écoutant, sont heureux et émus, à tel point que les larmes leur viennent aux yeux.
Bon et quelques autres bagnards prennent une tôle et la façonnent pour fabriquer un chaudron à cuire l’asphalte. Le soir ils le descendent dans la cave et chauffent en cachette. L’asphalte dégage une odeur âcre, suffocante, insupportable. Il faut ensuite remonter le chaudron, l’entourer de nattes pour le dissimuler. Le vieux Hoc fait alors brûler de vieux chiffons avec du poisson séché pour diluer l’odeur de l’asphalte. Les soldats qui sentent ces effluves se disent que les prisonniers font griller du poisson séché. Mais l’asphalte, qui liquéfie en chauffant, fige naturellement lorsqu’on éteint le feu et ne peut être alors utilisé pour enduire une étoffe.
Bang, accroupi près du chaudron, pique l’asphalte avec une baguette :
C’est vraiment bizarre. Comment se fait-il que ce produit soit si mauvais ? ”
Phan Du se triture les méninges. Brusquement il se rappelle : mais oui, pour que l’asphalte chauffé ne fige pas au refroidissement il faut lui ajouter un produit fluidifiant comme l’essence. Mais où se procurer de l’essence sans aide extérieure ?
Le lendemain, à l’heure de la sieste, trois camarades reviennent de Dâu Mom où se trouvent des véhicules (assurant la relève journalière des équipes). Ils rapportent deux grands bambous pleins d’essence. Ils racontent que, la nuit passée, les camarades ouvriers l’ont dérobée en escaladant le mur du dépôt de carburants. Si les sentinelles, qui se trouvaient tout près de là, les avait vus, il est possible qu’ils les aient tués sur le champ. Mais les camarades ouvriers ne reculent devant aucun sacrifice pour aider les prisonniers à s’évader. Phan Du leur envoie le message suivant :
” Nous admirons profondément votre esprit de vaillance et de dévouement. Nous vous assurons que notre détermination en est encore renforcée. ”
Dès lors, chaque nuit, les prisonniers préparent le mastic de calfatage et en enduisent les étoffes.
Toutes les tâches continuent à s’accomplir harmonieusement en parallèle.
L’équipe qui a creusé la cave, une fois ce travail terminé, se lance dans la fabrication de flotteurs. Les ouvriers façonnent des tôles et donnent à chacune la forme d’une touque cubique puis ils assemblent ces flotteurs six par six. Dans leur jargon, ils appellent ces ensembles de touques ” pop corn Elles seront protégées ultérieurement par des lattis de bambous qui, en attendant, une fois tressés et prêts à l’usage, sont disposés autour des tonnelles du jardin potager en formant des brise-vent.
L’adjudant les complimente :
” Ces haies sèches pour les tonnelles, vous les avez faites si belles qu’on dirait des haies d’agrément pour un parc floral ! ”
La nuit venue, le camp est aussi actif qu’un atelier. Mais il s’agit d’une activité très clandestine, sans une lumière, sans un bruit de voix.
Les soldats se disent :
” Maintenant, ils ne chantent plus en travaillant et vont se coucher très tôt. ”
Les prisonniers ont mis près de cinq mois pour terminer les cinq bateaux. Deux sont entièrement assemblés. Ils reposent paisiblement dans la cave baptisée ” le Trou de la Libération Pour les trois autres, on dispose, dans la salle située au-dessus de la cave, d’éléments pour les armatures et les planchers, de liens, de rotins, en quantité suffisante pour que, le moment venu, deux heures suffisent à l’assemblage.
Les tâches sont réparties entre ceux qui en auront la responsabilité. Chacun s’entraîne très méticuleusement. Tous doivent se rappeler et apprendre par coeur où ils devront se tenir, ce qu’ils devront utiliser et avec combien de liens il leur faudra attacher les éléments.

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