DOCUMENTS 24

LE SACRIFICE DE SANG
Il fait une légère brise de sud-est. C’est le type de vent qu’affectionnent les bagnards de Poulo-Condore. C’est celui qu’attendaient nos évadés car, en gonflant les voiles de l’évasion, il va les ramener sur le continent, chez eux…
Dès que la voile est hissée, elle se tend et se gonfle sous le souffle de la brise, cachant un coin du ciel. Un hourra retentissant couvre le bruit des flots. Qu’elle est belle cette voile multicolore, faite de centaines de morceaux de vêtements bruns, noirs, bleus, violets ou rouges avec, par-ci par-là, quelques carrés de coton d’un blanc éclatant se détachant au milieu de triangles ou d’hexagones violets ou rouges !
Bang applaudit en poussant des cris de joie. Il s’écrie :
” C’est mon pantalon bleu d’uniforme qui est là-bas, dans le coin. ”
On lève l’ancre. Agitant les mains, ceux qui ont déjà embarqué et ceux qui sont encore sur le rivage s’envoient des saluts en se donnant rendez-vous sur le continent à la pointe de Ca Mau. Assis à l’avant du bateau, Bang se retourne et regarde fraternellement Vinh. Ce dernier ôte sa chemise blanche et l’agite. Elle semble se rétrécir progressivement au fur et à mesure que l’embarcation avance. On croirait voir battre les ailes d’un oiseau volant vers l’horizon.
Le vent souffle plus fort. Le bateau fend les flots, glissant rapidement sur la mer. Poulo-Condore s’éloigne peu à peu. L’île a tout d’abord l’apparence d’une forme humaine ; elle devient ensuite une masse brune mouvante et, finalement, se fond dans le vert foncé des montagnes boisées. L’appontement n’est plus qu’une tache grise sous les embruns qui pleuvent sur les rochers. Dans le ciel bleu et limpide quelques nuages blancs, légers comme du coton, accompagnent le bateau. La voile multicolore resplendit sous la lumière qui l’inonde. Les regards de tous les passagers sont remplis de joie. Ils ont le coeur palpitant de même que des oiseaux échappés de leur cage. Tous ensemble ils chantent à tue-tête, y compris le Grand Frère de sa remarquable voix de basse voilée. Voilà plus d’une année qu’on ne l’a pas vu aussi joyeux. Sa joie est celle du chef qui a conduit son unité à la victoire. Bang pose son arme sur ses cuisses et regarde avec affection le Grand Frère dont le maillot de bagnard décoloré laisse apercevoir une poitrine creuse. On peut compter les côtes. Le coeur du jeune homme se serre : les poumons du Grand Frère ont subi des lésions du fait des sévices que lui a infligés l’ennemi. Il n’en a plus pour longtemps à vivre.
Chuc serre étroitement contre lui la liasse de documents qu’il garde jalousement, comme s’il avait peur que quelqu’un ne veuille s’en emparer. Qu’une des feuilles qu’il a composées pour le journal mural du bagne se perde, il en éprouverait plus de souffrance et de regret que si on lui coupait une main.
Le vieux Hoc se penche sur un panier à provisions. Il l’ouvre pour y prendre du riz à la viande qu’il offre au Grand Frère :
” Tu n’as pas encore eu le temps de manger un morceau, camarade. Voici ce que j’ai mis de côté pour toi. ”
Les larmes aux yeux, le Grand Frère prend la poignée de riz. Il ne sait que dire qui soit à la hauteur du dévouement et de la fidélité du vieux camarade. Une larme roule sur sa joue et tombe dans le riz.
Plus le vent souffle violemment, plus les évadés chantent fort. Le battement de l’eau contre les flancs du bateau s’accompagne d’un bruit agréable. L’embarcation glisse sur les flots et passe devant l’île de Bay Canh. La Grande Condore rapetisse peu à peu et s’aplatit, prenant la forme d’une souris violette postée au milieu des ondes blanches d’écume. Le bateau s’éloigne de Bay Canh. Il a déjà parcouru environ dix kilomètres. A cette allure, demain à midi, on arrivera à la pointe de Ca Mau.
Tout à coup un hurlement d’effroi arrête net les chants, interrompt toutes les réflexions.
” L’eau ! L’eau envahit le bateau ! Des flots d’eau ! ”
L’eau a imbibé peu à peu les étoffes utilisées pour le calfatage; elle a suinté à travers et coule maintenant dans le bateau, submergeant les pieds des passagers et arrivant à hauteur des chevilles.
Ce bateau est le premier à avoir été construit. Il a été entreposé pendant près de cinq mois dans la galerie souterraine, les étoffes ont pourri et le mastic de calfatage s’est désagrégé.
Le vieux Hoc vide dans la mer l’eau douce d’une touque et se sert du récipient pour écoper. La pression des flots déforme les flancs du bateau qui se courbent comme les éléments d’une digue sur le point de céder. Par plusieurs déchirures, des arrivées d’eau s’engouffrent à gros débit. Phan Du retire sa chemise et s’en sert pour boucher les fissures, mais elles se développent. Le niveau de l’eau monte peu à peu. Le bateau ralentit progressivement sa course. Les passagers s’activent frénétiquement à écoper. Leur vie à présent ne dépend plus que de leurs mains. Même ceux qui souffrent du mal de mer écopent tout en vomissant.
Le Grand Frère ordonne :
” Le bateau est trop chargé. Toutes les armes à la mer. ”
Bang abandonne lentement aux flots sa mitraillette Thomson, à regret. Il reste assis, sonné pendant une seconde, comme s’il avait été mis K.O. Petit à petit les forces des bagnards affaiblis s’épuisent sans que la quantité d’eau dans le bateau ne diminue. Le Grand Frère vomit du sang. Il rejette précipitamment à la mer l’eau rougie par ce sang. Le vieux Hoc qui l’observe à la dérobée voit un filet écarlate couler des lèvres du Grand Frère sur son menton. C’est comme si c’était le coeur du Vieux qui saignait aussi. Sans perdre du temps à réfléchir davantage, Hoc remplit à ras bords des touques d’eau, les déverse dans la mer et, lui également, il se met à vomir du sang.

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