DOCUMENTS 25

Le soleil descend peu à peu sur l’horizon et prend une couleur jaune pâle. Si cette situation se prolonge encore une heure, ce sera la fin pour tous. Il n’est pas possible de se résigner à attendre, en se tenant par la main les uns les autres, que la Mort vienne ravir tout le monde en même temps. Après avoir délibéré avec Phan Du, le Grand Frère annonce :
” Il faut cinq camarades qui se sacrifient pour alléger le bateau.”
Ce sont dix hommes qui lèvent la main d’un seul geste. Parmi eux Bang, Chuc, Hoc. Le Grand Frère leur lance un regard et reste silencieux pendant une minute. Il a le coeur brisé. Tel le coeur de cette mère au moment de jeter dans le Fleuve Rouge son enfant dont les pleurs risquaient de trahir les combattants patriotes lors de leur retraite silencieuse devant les fusils ennemis, pendant l’évacuation de Hanoi en décembre 1946, lorsqu’à débuté la Résistance nationale. Le Grand Frère revoit Bang et Vinh, ces deux garçons innocents, se donner rendez-vous après l’évasion pour s’engager ensemble dans les commandos de la mort afin de combattre pour l’indépendance et l’unification du pays, et aussi pour aller ensemble à la campagne manger des durions et des pommes à lait. Quant à Hoc, toute sa vie ce vieux camarade s’est entièrement dévoué pour la Révolution. Chaque fois qu’il avale une bouchée de riz, il a une pensée pour le Parti. Ce sont ces compagnons si chers qui vont devoir mourir et cela du fait de sa seule décision, à lui, leur Grand Frère. A cette perspective il lui semble que le courage lui manque. Mais la position qui est la sienne à cet instant précis lui interdit de prolonger sa réflexion plus longtemps. Cette nécessité de conclure lui permet de surmonter la douleur qui l’inonde :
” Camarades, vous vous sacrifiez pour la gloire et la victoire du Parti et de la Patrie. Vous survivrez éternellement dans le coeur du Peuple. ”
Il désigne : ” Bang, Chuc, Diêp, Thanh, Tô ” et demande à Phan Du de noter le nom complet, le lieu d’origine, l’unité de chacun, pour le rapport qui sera adressé à l’échelon supérieur.
Chuc confie sa liasse de documents à Phan Du en lui disant :
” Je te prie de t’en charger à ma place. ”
Les cinq volontaires choisis s’écrient d’une voix :
” Camarades qui poursuivez le voyage, nos âmes vous accompagneront jusqu’à la pointe de Ca Mau . ”
Tout le monde serre les dents, dans un effort pour contenir les flots de douleur qui submergent les coeurs.
Le Grand Frère proclame :
Camarade Chuc, dans le passé tu as commis des erreurs. La Collectivité t’a suspendu de tes fonctions. Aujourd’hui, au nom du Comité, je déclare que tu es rétabli dans leur exercice. ”
Chuc répond d’une voix étouffée :
Merci à toi, camarade, merci à toute la cellule. Je mourrai sans regret. ”
Le Grand Frère continue :
Camarade Bang, soldat des Forces principales de l’armée régulière, tu as constamment montré vaillance et dévouement. Au nom du Comité, à partir de cette minute, je t’admets comme membre du Parti. ”
Des larmes de joie coulent sur les joues du jeune homme de dix-huit ans.
Le vieux Hoc prend la parole pour exprimer un avis sur un ton d’une calme et respectueuse gravité :
Camarade Van, je suis vieux, je suis fichu. Si je suis l’un de ceux qui rentrent, je ne pourrai pas faire grand- chose pour la Patrie ni pour le Parti. Je demande à prendre la place d’un jeune camarade qui, lui, restera au service du Peuple. ”
Le Vieux supplie ardemment le Grand Frère du regard tandis que ses rares cheveux blancs rabougris flottent au vent. Tout l’esprit de sacrifice débordant de son coeur généreux illumine son visage flétri. Les flots se déchaînent, vagues après vagues, comme pour mettre à l’épreuve ces courageux enfants de la Patrie. Il n’est pas possible de tergiverser une minute de plus. Le Grand Frère se mord les lèvres jusqu’au sang et décide, d’une voix tremblante :
” D’accord pour que le camarade Hoc se sacrifie à la place du camarade Chuc. ” C’est l’un après l’autre que les cinq hommes vont s’enfoncer dans la mer, Bang le premier. Il se tourne vers Phan Du et lui dit :
” Bon, j’y vais. Toi, tu vas retrouver Thom. Embrasse-la pour moi, votre frère à tous deux. Salue Vinh de ma part. Je ne pourrai pas aller me promener à la campagne avec lui. Qu’il s’efforce de combattre pour me venger et pour pouvoir rencontrer l’Oncle Hô. ”
Phan Du serre Bang dans ses bras. Ses larmes coulent sur le crâne couturé, hérissé de touffes de cheveux éparses. Les deux mains de Phan Du ne se résignent pas à se détacher de Bang. Ce dernier retire sa vareuse déchirée sur laquelle on voit encore les deux lettres PG (initiales de Prisonnier de Guerre), imprimées dans le dos. Il la tend au bagnard assis à côté :
” Prends-la. Sers-t-en pour boucher les trous de l’embarcation. ”
Bang met un pied en dehors du bateau, puis les deux. La surface de l’eau est d’un bleu foncé. Les flots impétueux et bruyants qui attendent Bang paraissent sans fond. Un frisson horrible, comme une décharge électrique, lui traverse tout le corps. Il ferme les yeux :
” Mon Dieu! qu’est ce qu’il m’arrive ! ”
Alors Bang se retourne pour regarder les vingt-cinq hommes qui sont encore sur le bateau, parmi lesquels le Grand Frère et Phan Du dont il est essentiel que, eux, ils survivent. Le Grand Frère ne le quitte pas du regard, lui transmettant un supplément d’énergie à travers ses yeux qui brillent comme le drapeau rouge marqué de la faucille et du marteau. Soudain une pensée surgit dans l’esprit de Bang, éclatante et magnifique. Elle lui redonne tout son courage :
” A présent je suis membre du Parti. ”
Alors, comme s’il ne savait plus ce qu’est la peur, il se jette brusquement à l’eau en agitant la main et en criant :
” Gloire au Parti des Travailleurs Viêtnamiens !!! “

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