DOCUMENTS 26

Le bateau file abandonnant Bang à l’immensité bleue infinie.
LE DÉFI DE BON, RACONTÉ PAR UN COMPAGNON D’ÉVASION RESCAPÉ
Après avoir été déposés dans l’île l’après-midi, nous avons décidé le lendemain matin d’entreprendre sans délai la construction d’une barque. Nous nous sommes mutuellement encouragés en nous rappelant l’histoire du guérillero de Son Tay que nous avait racontée le vieux Hoc. (Cet ancien guérillero a réussi à vivre plus d’un an dans une grotte en se nourrissant de gibier. Disposant d’un seul couteau mal aiguisé, il réussit cependant à fabriquer une barque et à regagner le continent.)
N’ayant ni scie ni ciseau, nous sommes allés fouiller l’ancien camp pour nous en procurer. Nous avons coupé des arbres, fendu du bois toute la journée. N’ayant rien à manger, nous avons abattu des arbres pour nous nourrir des bourgeons. Nous avons même attrapé des crapauds, des grenouilles. Nous sommes entrés dans la mer pour y capturer des gobies que nous avons avalés d’un trait. Tous les batraciens de Hon Ba, nous les avons pourchassés sans en épargner un seul. Il est probable que leurs espèces sont éteintes.
Nous avions presque terminé la barque lorsque l’ennemi a effectué une manoeuvre d’encerclement pour nous capturer. Avec nos deux fusils, nous lui avons livré un violent combat mais, nos munitions épuisées, nous avons dû nous replier sur une hauteur. L’ennemi a brûlé tout le stock de bois, les planches et saisi les outils. Il nous a fallu ensuite nous disperser par petits groupes, errer dans la forêt à la recherche de nourriture, nous battre contre toutes sortes de singes dans la journée. Une fois, ces primates sont venus par centaines, se sont mis en position de combat et nous ont encerclés. Nous avons dû riposter à coups de pierres, ce qui est plus harassant que de lutter contre l’ennemi effectuant une opération de ratissage.
Persuadé qu’il ne serait pas possible de retourner sur le continent, l’un d’entre nous dégagea un coin du sol, le balaya et, lorsqu’il fut très propre, s’allongea pour y attendre la mort. Les autres évadés lui rapportèrent une histoire que le vieux Hoc avait racontée. (Il s’agit d’un évadé qui s’est réfugié dans l’île. Il fabrique un radeau avec des bananiers et confectionne une voile avec ses vêtements. Il prend la mer un jour de grand vent. À mi-parcours la force des flots disloque le radeau. L’évadé parvient à s’accrocher à un faux tronc sur lequel il se couche. Avec ses seules mains pour rames, il continue pendant Dieu seul sait combien de jours. Ballotté par les vagues, le bananier, pourri, finit par s’enfoncer dans l’eau, mais il est arrêté dans sa descente par un haut fond sablonneux. Le naufragé perd connaissance sans se rendre compte qu’il est arrivé à la pointe de Ca Mau. Lorsqu’il rouvre les yeux, il aperçoit le rivage de la liberté.)
A peine cette histoire entendue, l’homme, reprenant courage, se leva d’un bond et alla chercher du bois pour recommencer à fabriquer une barque.
Le dernier jour, nous sommes parvenus à une route et avons rencontré une corvée de condamnés qui allaient au chantier de construction. Ils se privèrent de leur riz pour nous l’offrir et nous informèrent des conditions du retour au bagne de nos compagnons d’évasion (qui avaient été repris et maltraités).
Soudain des soldats surgirent cherchant à nous encercler. Nous remontâmes en courant sur le promontoire rocheux. Arrivés au sommet nous nous alignâmes sur un seul rang. Devant nous s’ouvrait un précipice, profond de plus de cent mètres, hérissé de pierres pointues comme des chausse-trappes.
Du haut de ce promontoire, le camarade Bon s’adressa à la troupe ennemie :
” Si vous voulez nous capturer, promettez-nous de ne pas nous rudoyer. Sinon, nous nous précipiterons tous dans ce trou. ”
D’un seul geste nous montrâmes le gouffre du doigt avec résolution et énergie.
Se tenant en contrebas, l’adjudant qui commandait déclara d’une voix sonore, sur un ton insolent et méprisant :
” Chiche ! Et bien mourez, votre vie ne vaut pas un clou. ”
Le camarade Bon le toisa et s’indigna avec véhémence : Ne vous méprenez pas. Nous sommes des soldats révolutionnaires. Ce que nous annonçons, nous le faisons. Ah ! Certes, nous n’avons peut-être pas réussi notre évasion, mais ouvrez les yeux et vous allez voir. ”
Joignant le geste à la parole, le camarade abattit son fusil sur un rocher. La crosse vola en éclats. Il en jeta le canon au loin, se tourna vers nous et dit :
” Je ne suis pas un lâche. Ce n’est pas du tout un suicide. Camarades, vous le rapporterez au Comité de l’île. ”
Nous n’eûmes pas le temps de dire un mot. Le camarade s’était précipité la tête la première dans le gouffre. De son cadavre déchiqueté, du sang rouge ruisselait sur les parois du précipice.
L’adjudant et la troupe de soldats hurlèrent d’effroi en se cachant le visage. Ils nous crièrent :
Arrêtez ! Ne vous donnez pas la mort ! Descendez ! Nous vous promettons de ne pas vous rudoyer. ”
Nous descendîmes de la montagne et retournâmes au pénitencier. Aucune violence ne fut exercée contre nous. Personne n’osa nous décocher le moindre coup de fouet. Nous étions protégés par l’esprit du camarade Bon.
Tous les bagnards se levèrent, pleurant en abondance. Courbant la tête, ils observèrent une minute de silence à la mémoire du courageux représentant de la classe ouvrière.

Les rescapés de l’évasion durent attendre près de deux ans avant d’être libérés en application des accords de Genève de 1954. Ils étaient bien loin de se douter que leur pays aurait à affronter encore tant d’épreuves pendant plusieurs décennies avant que les perspectives ne s’annoncent enfin meilleures pour le Viêtnam en général et Poulo-Condore en particulier.

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