HISTOIRE 35

19. LA VICTOIRE NAVALE DE KOH CHANG EN JANVIER 1941
Vue de Poulo-Condore, la guerre pouvait paraître lointaine, mais la tourmente se rapprochait de l’archipel. Le 1er décembre 1940, le Béryl était attaqué dans le golfe du Siam par l’aviation thaïlandaise. Le contre-amiral Terraux, commandant de la Marine en Indochine, avait décidé, dès le 19 novembre 1940, la création d’un groupe occasionnel en vue d’opérations éventuelles contre les forces navales siamoises. Il était constitué des unités suivantes : croiseur Lamotte-Picquet de 7 300 tonnes de déplacement ; avisos coloniaux Dumont d’Urville et Amiral Chamer, 2 000 tonnes ; avisos Tahure et Marne, respectivement 644 et 601 tonnes .
Ce groupe occasionnel effectua plusieurs sorties d’entraînement dont l’une du côté de Poulo-Condore du 18 au 21 décembre 1940 et une dernière au large de Camranh le 7 janvier 1941. C’est dans la baie sud-ouest de la Grande Condore qu’il se rassembla, le 14 janvier 1941, sous le commandement du capitaine de vaisseau Bérenger.
L’action décidée le 13 janvier 1941 contre le Siam fut déclenchée le 15 janvier. Bérenger donna l’ordre d’appareillage à 21 heures. Une reconnaissance par hydravions dans l’après-midi du 16 révéla que la flotte siamoise était divisée en deux groupes, mouillés l’un à Sattahip au large de Bangkok et l’autre au sud de l’île de Koh Chang, plus proche de la frontière avec le Cambodge. Bérenger décida de concentrer son attaque sur Koh Chang où se trouvaient le croiseur garde-côtes cuirassé Dhomburi disposant de 4 canons de 203 et 3 torpilleurs rapides pouvant dépasser 40 noeuds. Le 17 janvier à 05 h 45 Bérenger envoya un message : ” Liberté de manoeuvre pour exécuter les ordres reçus. Bonne chance. ” Mais ce sont les Siamois qui ouvrirent le feu à 06 h 14 contre un hydravion de reconnaissance français Loire 130. Le Lamotte- Picquet répondit en lançant trois torpilles de bâbord et tira les premières salves de 75 et de 155 à 06 h 20. Trois torpilles de tribord furent lancées au cours du combat lors d’un retournement. Le feu cessa à 08 h 00.
Malgré la combativité et le courage des Siamois auxquels Bérenger rendit hommage dans son rapport, leurs pertes avaient été très lourdes : les trois torpilleurs modernes surpris au mouillage avaient été coulés ; le garde- côtes cuirassé Dhomburi, gravement endommagé et désemparé, avait chaviré ; YAhida, un autre garde-côtes cuirassé, normalement au mouillage à Sattahip et qui se trouvait fortuitement sur les lieux du combat, avait reçu l’une des torpilles lancées par le Lamotte-Picquet. Sérieusement avarié, il s’était enfui et avait dû s’échouer dans la rivière de Chanthaburi pour éviter de chavirer. La flotte française, bien qu’ayant subi une attaque aérienne après avoir décroché, ne subit aucune perte.
Mais l’avenir réservait un sort funeste aux navires victorieux. Le Lamotte-Picquet fut coulé le 12 janvier 1945 par des avions américains au voisinage de Saigon. Le Tahure fut torpillé par un sous-marin U.S. à cinq miles au nord- ouest du cap Varella, dans la nuit du 29 au 30 avril 1944. L’Amiral Charrier et la Marne furent sabordés le 10 mars 1945. Seul le Dumont d’Urville survécut à la guerre mondiale, car il rentra en métropole en 1941. Et on devait revoir, par la suite, à Poulo-Condore, pour diverses missions s’étalant jusqu’en septembre 1955, le dernier des vainqueurs de Koh Chang.

Des récits détaillés de la bataille ont été écrits par des marins qui ont eu l’honneur d’y participer.
Raoul Picault, engagé volontaire dans la Marine Nationale et breveté radiotélégraphiste, se trouvait sur le Tahure. Dans son livre, paru en 1997, il donne, avec un croquis du Lamotte-Picquet, des précisions techniques sur les flottes en présence. Et il rend un vibrant hommage au ” planificateur génial qui a monté et minuté l’opération, laquelle se déroulera très exactement comme prévu, dans le temps et dans l’espace. ”
L’enseigne de vaisseau Romé, devenu depuis contre- amiral, se trouvait dans la tourelle III du Lamotte-Picquet. Dans son livre, Romé explique :
” Le lundi 13 janvier Terraux vient à Camranh pour une courte rencontre d’une heure avec Bérenger à l’appontement au nord de la rade. C’est là qu’est rédigé, sur le champ, l’ordre d’opération concernant la mission envisagée. Bref, précis, mais laissant une grande initiative au Commandant du Groupe, cet ordre prévoit quatre éventualités entre lesquelles le choix sera fait au dernier moment, en fonction des ultimes renseignements reçus de notre aviation maritime…
Dans la journée de jeudi (le 16) Bérenger demande trois quarts d’heure de tranquillité absolue, il s’enferme dans la chambre des cartes et, d’un seul jet, rédige, avant le délai fixé, l’ordre d’opération détaillé complet correspondant aux quatre cas envisagés…
Le soir arrivent les renseignements de l’aviation… C’est donc le cas C qui est adopté… ”
Le contre-amiral Romé donne des détails sur le déroulement de la bataille .
Profitant de leur faible tirant d’eau les quatre avisos français pénètrent dans la rade intérieure de Koh Chang et règlent le compte des trois torpilleurs thaïlandais dont l’un a déjà été atteint par le Lamotte-Picquet. Une fois les torpilleurs liquidés les avisos foncent vers l’est pour participer au combat contre le Dhomburi. Ce dernier ne s’échappe que de justesse pour aller s’échouer sur un petit îlot plus au nord. Le Lamotte-Picquet ne peut prendre le risque de pénétrer dans des fonds inférieurs à sept mètres et doit interrompre la poursuite. L’ensemble de la flotte française fait route vers Saigon où elle parvient le 19 janvier 1941.

Une photo de la baie du sud-ouest d’où partit la flotte française est reportée sur la couverture de ce livre.

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