HISTOIRE 38

25. L’ODYSSÉE DES LOUTRES DE MER EN 1953
Dans le courant de l’été 1953, une corvée de prisonniers fut envoyée dans l’île de Bay Canh pour y couper du bois. Ils en profitèrent pour construire une embarcation. Le soir, le surveillant et les soldats s’enfermaient dans le phare, laissant seulement avec les prisonniers quatre Cambodgiens du service des recherches. Ces derniers se rallièrent rapidement au projet d’évasion. Mais le chef du service des recherches en eut vent et il dépêcha sur l’île quatre hommes supplémentaires avec trois chiens. On ne leur laissa pas le temps de fouiller les caches possibles. Dès leur arrivée, les prisonniers organisèrent pour eux des spectacles, des banquets, des jeux d’argent. Une jeune Chinoise, sympathisante des bagnards et dont le père était un civil travaillant dans l’île, fit fumer de l’opium aux nouveaux venus.
Une quarantaine de bagnards et leurs quatre complices cambodgiens eurent ainsi la possibilité, à la fin de l’automne 1953, de quitter Bay Canh sur l’embarcation qu’ils avaient réussi à tenir cachée. Au bout de dix kilomètres, la barque prit l’eau. Il fallut se diriger sur Hon Cau avec l’intention d’y procéder aux réparations. Mais le bateau se brisa sur un rocher. Les évadés se nourrirent avec ce qu’ils trouvèrent sur l’île : noix de coco, bananes, tortues, batraciens de toutes sortes et coquillages divers. Les avions et navires de guerre, qui les recherchaient plus loin, ne les repérèrent pas.
Deux semaines plus tard ils repartirent sur un radeau. Ce dernier fut aperçu et récupéré le jour même par un bateau français non loin de Bay Canh. Tous les évadés furent renvoyés au bagne à l’exception de trois d’entre eux qui avaient préféré rester à Hon Cau. Ces derniers, la nuit suivante, s’allongèrent chacun à plat ventre sur un gros bambou sec leur servant de flotteur et ramèrent avec leurs mains jusqu’à Bay Canh. Ils échappèrent ainsi aux recherches qui furent entreprises dès le lendemain sur Hon Cau. Ils reprirent contact avec les personnes qui les avait aidés précédemment, en particulier avec la jeune Chinoise. Mais le radeau qu’ils construisirent fut découvert ainsi que tous les paquets qu’ils avaient préparés pour s’embarquer. Aussi les trois ” loutres de mer “, comme on les appela par la suite, décidèrent-elles de regagner la Grande Condore à la nage. Les évadés s’y cachèrent dans une grotte située sur la Grande Montagne. Ils rencontrèrent une équipe de casseurs de cailloux qui les ravitaillèrent et les aidèrent à préparer une nouvelle tentative. Ils furent rejoints par un quatrième candidat au départ avec lequel ils fabriquèrent une barque.
Ils prirent la mer la veille de Noël 1953 à la pointe de Lo Vôi, alors que les Français étaient en train de réveillonner.
Après avoir contourné la pointe de Ca Mâp, ils firent voile vers le continent mais ne réussirent pas à mettre pied sur le sol natal. C’est au Siam qu’ils abordèrent. Capturés par les Thaïlandais, ils furent remis au gouvernement de Bao Dai qui les renvoya à la case départ, au bagne.
Les loutres de mer ne furent libérées que fin 1954 en application des accords de Genève.
On trouvera, dans le cahier des photographies, deux spécimens de la faune de Hon Cau qui a permis aux évadés de survivre.

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