HISTOIRE 39

26. L’ÉVASION RECORD DU 27 FÉVRIER 1965 : SUCCÈS TOTAL
C’est à l’époque de la République du Vietnam qu’a été enregistré le record absolu de réussite des grandes évasions puisque la totalité des 65 participants à celle du 27 février 1965 sont parvenus sains et saufs sur le continent où ils ont rejoint les combattants de leur camp. Certes, lors de la première affaire de Bay Canh, en 1883, les mutins étaient supérieurs en nombre (150) mais 60 seulement avaient pu s’embarquer parmi lesquels 34 avaient été repris ensuite dans la brousse annamitique où ils avaient cherché refuge. Et l’on se rappelle que, en 1952, sur les 198 candidats à l’évasion de Bên Dâm, 117 avaient été capturés et les 81 autres avaient péri en mer.
Le plan des prisonniers était cette fois-ci d’une extrême simplicité : s’emparer de la chaloupe de la pêcherie. Pour cela il fallait des armes. On se contenterait de quelques morceaux de fer appointés. Trois tentatives précédentes avaient avorté et il avait fallu jeter les pieux improvisés à la mer. Un stock venait juste d’être reconstitué et caché près de la pêcherie.
Le bateau transportant le ravitaillement pour les besoins du bagne arriva le matin du 27 février 1965. C’était un navire de 138 m de long avec un équipage de près de trente hommes. Il était au mouillage et trois chalands remorqués à tour de rôle par la chaloupe convoitée assuraient le transport des marchandises du bateau jusqu’à l’appontement. Les opérations se déroulèrent avec célérité et, à midi, le responsable ordonna de laisser le chaland n° 3 à quai.
Les prisonniers surprirent alors une conversation entre deux surveillants : on allait faire venir une équipe de dockers en renfort afin de terminer plus vite de décharger le navire et d’avoir ainsi le temps d’aller ensuite à la pêche. C’était là l’occasion attendue pour une quatrième tentative d’évasion.
Normalement cette main-d’oeuvre supplémentaire aurait dû venir de la pêcherie mais, comme les 15 hommes qui y étaient encore disponibles étaient en mauvaise condition physique, vieux ou malades, les prisonniers firent en sorte qu’ils fussent remplacés par 16 solides bûcherons du service général qui rentraient de la corvée de bois. Ils constitueraient de meilleurs combattants et certains d’entre eux avaient conservé leurs outils qui se révélèrent des armes efficaces.
Deux des meneurs demandèrent aux gardiens la permission de courir jusqu’à la pêcherie pour s’y désaltérer. Ils se faufilèrent jusqu’à la cache et ramenèrent les morceaux de ferraille qu’ils avaient appointés en les dissimulant sous leurs vêtements. Ils purent les distribuer sans se faire repérer.
A 16 heures le chaland n° 1 termina de décharger à l’appontement. La chaloupe le ramena au grand navire sur le flanc duquel se trouvait déjà le chaland n° 2 en cours de chargement.
Au signal de leur chef les prisonniers neutralisèrent leurs gardiens sur les deux chalands et sur la chaloupe et ils se lancèrent à l’assaut du grand navire, les uns armés seulement de boulons, les autres avec les armes de fortune préfabriquées.
La surprise fut complète pour les sentinelles, les gardes et l’équipage qui ne purent donner l’alerte et se rendirent.
L’action avait duré moins de cinq minutes. Elle avait commencé à 17 heures.
La nuit n’étant pas encore tombée, il ne fallait surtout pas que l’on puisse remarquer, de l’île, des mouvements anormaux. Une équipe de prisonniers continua à faire semblant de charger les chalands tandis que des camarades qui avaient revêtu les uniformes des gardes simulaient le service d’ordre.
Pendant ce temps le restant des évadés sabotait les installations du grand navire (sauf une partie des équipements électriques car l’éclairage devait fonctionner comme à l’accoutumée, à la tombée de la nuit) et préparait la chaloupe sur laquelle tout le monde allait s’embarquer. Il fut décidé d’emmener également 8 otages parmi lesquels 3 appartenant à l’équipage de la chaloupe. Ces derniers furent d’une très grande utilité, surtout le mécanicien.
Le départ eut lieu seulement à 19 h 30 lorsque l’obscurité fut complète. La navigation fut retardée par 14 pannes nécessitant des arrêts des machines. La chaloupe était habituellement utilisée dans les eaux calmes autour de l’île. Mais en pleine mer, du fait de l’agitation, l’eau et les résidus déposés au fond du réservoir encrassèrent tout le système. Il fallut le nettoyer et, pour cela, arrêter plus d’une demi-heure.
Ce retard faillit être fatal à l’expédition. Lorsque la chaloupe aborda à Ganh Hao, à l’est de Ca Mau, elle fut aperçue par un avion L19 qui lança plusieurs grenades sur elle. Et moins de cinq minutes plus tard arrivèrent 4 avions à réaction.
Mais les évadés avaient eu le temps d’atteindre la forêt voisine. La chance était avec eux ce jour-là puisque, malgré quatre heures de bombardement ininterrompu par les avions qui se relayaient deux par deux, il n’y eut ni mort ni blessé.
27. RECTIFICATION D’UNE ERREUR
Dans le film Indochine, le réalisateur Régis Wargnier montre des femmes en provenance de Poulo-Condore, libérées par décision du Gouvernement français en 1936. Avec Catherine Deneuve venue attendre sa fille adoptive, la belle Princesse rouge, le spectateur non averti s’apitoie sur le sort des malheureuses victimes des colonialistes.
Certes, il y a eu des femmes au bagne de Poulo- Condore, mais aucune n’y était détenue à cette époque et n’a donc pu faire partie du convoi des prisonniers politiques libérés. Il n’y en avait pas non plus lors de la seconde occupation française après la Deuxième Guerre Mondiale. Et Phung Quan, quant à lui, n’a pas commis la même erreur que le cinéaste français. Dans son roman Évasion de Poulo- Condore, c’est de la prison de Chi Hoa, près de Saigon, que viennent les prisonnières libérées en 1954, suite aux accords de Genève. Les Français ne déportaient plus, en effet, de femmes au bagne depuis des décennies et, si Vo Thi Sau y a séjourné deux jours en 1952, c’est en attendant d’être fusillée.
Par contre, après le départ des Français, les femmes ont été nombreuses au bagne rebaptisé ” centre de rééducation ” et jusque dans les cages à tigres dont elles n’étaient pas dispensées. En avril 1975 on comptait encore 494 prisonnières politiques détenues à Poulo-Condore. L’anachronisme commis par le réalisateur du film Indochine résulte de ce qu’il a transposé en 1936, au moment de l’amnistie du Front Populaire, des événements qui auraient été plus vraisemblables après le traité de Paris de 1973 qui ne concernait en rien la France, sinon par le lieu où il a été négocié et signé.
S’il y a eu dans l’archipel des femmes qui y ont été déportées après le départ des Français, le cas s’est présenté également avant leur arrivée. On peut considérer que la première des reléguées a été Phi Yen, l’épouse du futur empereur Gia Long. Elle a été exilée dans la Petite Condore, à l’âge de 23 ans, pour avoir protesté contre l’envoi en France de son fils, le prince Canh. Certains croient toujours à la légende suivant laquelle elle se serait pétrifiée en guettant vainement l’arrivée du bateau envoyé la chercher par son époux repentant. On peut voir en effet à l’entrée de la Baie du sud-ouest un rocher ayant la forme d’une silhouette humaine qui, pour l’imagination populaire, serait celle de l’ancêtre des prisonnières.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*